Œuvres complètes bilingues de Pèire Cardenal

I
Ar me puesc ieu lauzar d'Amór

(Chanso)
- vers 1204 -1208 -
( Chanson )
 

(interprétation de Jean-Marie Carlotti, avec son aimable autorisation)

 

I

Ar me puesc ieu lauzar d'Amór,
Que no-m tol manjar ni dormir;
Ni-n sent freidura ni calór
Ni no-n badalh ni no-n sospir
Ni-n vauc de nueg arratge
Ni-n soi conquistz ni-n soi cochatz,
Ni-n soi dolenz ni-n soi iratz
Ni no-n logui messatge;
Ni-n soi trazitz ni enganatz,
Que partitz m'en soi ab mos datz.

1

Maintenant je peux vraiment chanter les louanges de l'Amour.
Il ne me prive plus de repas ni de sommeil.
Je n'endure plus par sa faute ni la froidure ni la chaleur.
Plus de vaines attentes, plus de longs soupirs,
plus de vagabondages nocturnes.
Ni conquis, ni tourmenté,
je n'en suis ni malheureux ni affligé.
Je ne loue plus pour lui les services d'aucun messager.
Je n'en suis plus ni trahi ni trompé
puisque c'est moi qui ai abandonné la partie.

II

Autre plazer n'ai ieu maior,
Que no-n traďsc ni fauc traďr,
Ni-n tem tracheiris ni trachor
Ni brau gilos que m'en azir;
Ni-n fauc fol vassalatge,
Ni-n soi feritz ni derocatz
Ni no-n soi pres ni deraubatz;
Ni no-n fauc lonc badatge,
Ni dic qu'ieu soi d'amor forsatz
Ni dic que mos cors m'es emblatz.

2

Autre satisfaction plus grande encore:
pour lui enfin, je ne trahis ni fais trahir.
Je ne crains plus à ce sujet ni traîtresse ni traître,
ni farouche jaloux me poursuivant de sa haine.
Je n'accomplis pour lui aucun fol exploit,
pour lui je ne suis ni frappé ni renversé
et ne suis non plus ni volé ni dépouillé.
A cause de lui je ne fais point longue et vaine attente
et je ne dis ni que je suis violenté par l'Amour
ni que l'on m'a arraché le coeur.

III

Ni dic qu'ieu mor per la gensor
Ni dic que-l bella-m fai languir,
Ni non la prec ni non l'azor
Ni la deman ni la dezir.
Ni no-l fas homenatge
Ni no-l m'autrei ni-l me soi datz;
Ni non soi sieus endomenjatz
Ni a mon cor en gatge,
Ni soi sos pres ni sos líatz
Anz dic qu'ieu li soi escapatz.

3

Je ne dis plus que je meurs d'amour pour la plus gracieuse,
ni que la belle me fait languir.
Je ne la prie ni ne l'adore,
ne la demande ou la désire.
Je ne lui rends pas l'hommage,
je ne m'abandonne ni ne me donne à elle.
Je ne suis pas son fidèle vassal,
elle n'a pas mon coeur en gage.
Je ne suis ni son captif ni son obligé.
Je devrais même plutôt dire qu'en me sauvant je m'en suis sauvé.

IV

Mais deu hom lauzar vensedor
Non fai vencut, qui-l ver vol dir,
Car lo vencens porta la flor
E-l vencut vai hom sebelir;
E qui venc son coratge
De las desleials voluntatz
Don ieis lo faitz desmezuratz
E li autre outratge,
D'aquel venser es plus onratz
Que si vensía cent ciutatz.

4

Le vainqueur, en vérité,
mérite plus de louanges que le vaincu ,
car il est couvert de fleurs
alors que l'autre on va l'ensevelir.
Ainsi, celui qui étouffe en son coeur
les envies déloyales
qui entraînent actes inconvenants
et autres déshonnêtetés,
de cette victoire, il doit être plus honoré
que s'il avait vaincu cent cités.

V

Pauc pres prim prec de pregador,
Can cre qu'il, cuy quer convertir,
Vir vas vil voler sa valor,
Don dreitz deu dar dan al partir;
Si sec son sen salvatge,
Leu l'er lo larcx laus lag loinhatz
Plus pres lauzables que lauzatz :
Trop ten estreg ostatge
Dreitz drutz del dart d'amor nafratz.
Pus pauc pres, pus pres es compratz.

5

Je tiens pour peu de prix ces subtiles prières du soupirant
qui croit que celle qu'il veut persuader
tournera sa valeur vers un vil vouloir
dont finalement le Droit devra leur faire payer le dédommagement.
S'il suit son sentiment violent,
de lui s'éloignera, vite, et honteusement, la louange.
Je prise plus les gens vraiment louables que ceux trop vite loués:
il est enfermé dans une étroite prison d'otage
le véritable amant blessé du dard d'amour.
J'apprécie moins la récompense si le prix en est trop élevé.

VI

Non voilh voler volatge
Que-m volv e-m vir mas voluntatz
Mas lai on mos vols es volatz.

6

Je ne veux pas de ce désir volage
qui tourne et détourne mes volontés
partout sauf là où elles doivent aller.


NOTES: Datée des débuts de P.C. à la cour toulousaine de Raimon VI cette chanson montre bien combien le poète prend ses distances avec l'amour courtois. La répétition des "Ni" dans les 3 premières strophes crée une certaine monotonie. Par ses nombreuses allitérations la strophe V devait demander une diction impeccable...

Cette chanson est une des trois pièces de P.C. dont on a la mélodie ( voir page "Musique" )

Texte souvent choisi pour figurer dans les anthologies.
 

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