Œuvres complètes bilingues de Pèire Cardenal

XXXVI
Un sirventes novel vueill comensar

(Sirventes. )
- vers 1232 - 1233 -
( Sirventès )

I

Un sirventes novel vueill comensar,
Que retrairai al jor del jujamén
A sel que-m fes e-m formet de nién.
S'el me cuja de ren arazonar
E s'el me vol metre en la diablía
Ieu li dirai: seinher, merce, non sía
Qu'el mal segle tormentiei totz mos ans.
E guardas mi, si-us plas, dels tormentans.

1

Je veux commencer un sirventès nouveau,
que je réciterai au jour du jugement
à celui qui me fît, me tirant du néant.
S'il pense me demander des comptes,
me mettre en la compagnie des diables,
je lui dirai : "Seigneur, pitié, qu'il n'en soit pas ainsi !
Car dans le monde mauvais, toute ma vie je fus tourmenté,
aussi, s'il vous plaît, maintenant, préservez-moi des tourmenteurs."

II

Tota sa cort farai meravillar
Cant auziran lo mieu plaideiamen;
Qu'eu dic qu'el fa ves los sieus faillimen
Si los cuja delir ni enfernar.
Car qui pert so que gazanhar poiría,
Per bon dreg a de viutat carestía,
Qu'el deu esser dous e multiplicans
De retener las armas trespassans.

2

A l'écoute de mon plaidoyer
toute sa cour s'émerveillera;
car je déclare qu'il commet une faute envers les siens
s'il songe à les détruire ou à les mettre en enfer.
Celui qui perd ce qu'il pourrait gagner,
il est normal qu'au lieu d'abondance il ait disette.
A l'inverse, il devrait être indulgent
et tout faire pour retenir les âmes des trépassés.

III

Los díables degra dezeretar
Et agra mais d'armas e plus soven,
E-l dezeretz plagra a tota gen
Et el mezeis pogra s'o perdonar,
Car per mon grat trastotz los destruiría,
Pos tut sabem c'absolver s'en poiría:
Bels seinhers Dieus sias dezeretans
Dels enemix enuios e pezans

3

Il devrait déposséder les diables.
Il aurait ainsi plus d'âmes et plus souvent.
Leur dépossession plairait d'ailleurs à tout le monde
et, lui-même, pourrait se le pardonner.
Il les détruirait tous que cela serait à ma convenance
puisque nous savons tous qu'il pourrait s'en absoudre :
" Beau seigneur Dieu! veuillez donc déposséder
ces ennemis odieux et détestables! "

IV

Vostra porta non degras ja vedar,
Que sans Peires i pren trop d'aunimen
Que n'es portiers: mas que intres rizen
Tota arma que lai volgues intrar.
Car nuilla cortz non er ja ben complía
Que l'uns en plor e que l'autre en ría;
E sitot ses sobeirans reis poissans,
Si no m'ubres, er vos en fatz demans.

4

Vous ne devriez jamais interdire votre porte,
car saint Pierre en subit trop de déshonneur,
lui qui en est le portier.Qu' elle y entre donc en souriant !
toute âme qui veut entrer ici
Car aucune Cour ne sera jamais pleinement établie
si l'un pleure d'en être exclu alors que l'autre s'y réjouit.
Bien que vous soyez un roi puissant et souverain,
si vous ne m'ouvrez, il vous en sera présenté doléances.

V

Ieu no me vueill de vos dezesperar;
Anz ai en vos mon bon esperamen,
Que me vaillas a mon trespassamen:
Per que deves m'arma e mon cors salvar.
E farai vos una bella partía:
Que-m tornetz lai don moc lo premier día
O que-m siatz de mos tortz perdonans.
Qu'ieu no-ls fora si non fos natz enans.

5

Je ne veux pourtant pas désespérer de vous;
au contraire, j'ai en vous ma bonne espérance,
celle que vous me veniez en aide, à l'heure du trépas :
aussi devez-vous sauver mon corps et mon âme.
Je vous proposerai alors un beau choix :
que vous me rameniez là d'où je partis le premier jour
ou que vous soyez prêt à me pardonner mes fautes.
Car je ne les aurais pas commises, si je n'étais né auparavant.

VI

S'ieu ai sai mal et en enfern l'avía,
Segon ma fe tortz e peccatz sería,
Qu'ieu vos puesc ben esser recastenans
Que per un ben ai de mal mil aitans.

6

Si j'ai du tourment ici-bas et si en enfer j'en avais encore,
à mon avis ce serait tort et péché,
et je pourrais bien vous faire grief
d'avoir pour un bien mille fois autant de mal.

VII

Per merce-us prec, donna sancta María,
C'al vostre fill mi fassas garentía,
Si qu'el prenda lo paire e-ls enfans
E-ls meta lay on esta sans Johans.

7

" Par pitié je vous prie, dame Sainte Marie,
qu'auprès de votre fils vous me rendiez témoignage,
en sorte qu'il prenne le père et les enfants
et les mette là où se trouve saint Jean."


NOTES: A juste titre, un des plus célèbres textes de P.C. (la fin de la strophe 5 est particulièrement citée)
Double tornada: 6 conclut l'argumentation, 7 demande l'intercession de Marie.
Certains ont vu dans ce magnifique poème des relents de catharisme. Le poète dit avoir été tourmenté toute sa vie dans un monde mauvais. Les cathares pensent aussi que ce monde est essentiellement mauvais. Ils pensent aussi, comme le dit P.C. que s'il était tout-puissant le Dieu du Bien ne laisserait pas amoindrir son royaume. Si ce Dieu ne détruit pas le Diable - le péché primordial - c'est qu'il ne le peut pas . "Car je ne les aurais pas commises si je n'étais né auparavant." paraît être une négation du libre-arbitre. L'homme naît nécessairement pécheur.
La référence finale à Saint-Jean, alors qu'aucune tradition ne lui fait une place particulière au Ciel, paraît "suspecte" quand on sait qu'il était particulièrement vénéré par les cathares.
P.C. n'était peut être pas cathare, mais vivait dans un environnement qui l'était et il était donc imprégné de ce discours.

La mention (str.6) du père et des enfants suppose peut-être P.C. marié (depuis 1230). Question sans réponse (et sans grand intérêt) : Pourquoi "le père et les enfants" et pas "le père, la mère et les enfants"? Certains comprennent "l'homme et les fils de l'homme" (Camproux).

Ce sirventès est une des trois pièces de P.C. dont on a la mélodie ( voir page "Musique" )

Texte très souvent choisi pour figurer dans les anthologies.
Texte faisant partie des "Tròces causits" (voir Bibliographie)

 

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