Œuvres complètes bilingues de Pèire Cardenal

XXXVIII
Vera vergena, María

(Chanso. )
- vers 1220 - 1230 -
( Hymne )

I

Vera vergena, María,
Vera vida, vera fés,
Vera vertatz, vera vía,
Vera vertutz, vera rés,
Vera maire, ver' amía,
Ver' amors, vera mercés:
Per ta vera merce sía
Qu'eret en me tos herés
De patz, si-t plai, dona, traita,
Qu'ab to filh me sía faita

1

Vraie vierge Marie,
vraie vie, vraie foi,
vraie vérité, vraie voie,
vraie vertu, vraie existence,
vraie mère, vraie amie,
vrai amour, vraie pitié :
Que par ta vraie pitié
ton héritier me prenne en héritage !
Dame, s'il te plaît, sois médiatrice
pour que je sois dans la Paix de ton fils

II

Tu restauriest la follía
Don Adams fon sobrepres,
Tu iest l'estela que guía
Los passans el san paes,
E tu iest l'alba del día
Don lo tieus flhs solelhs es,
Que-l calfa e clarifía,
Verais, de dreitura ples.
De patz, si-t plai, dona, traita,
Qu'ab to filh me sía faita

2

Tu réparas la folie
dont Adam fut saisi,
tu es l'étoile qui guide
les voyageurs au saint pays,
et tu es l'aube du jour
dont ton fils est le soleil,
qui le réchauffe et l' illumine,
lui le Véridique, plein de Droiture.
Dame, s'il te plaît, sois médiatrice
pour que je sois dans la Paix de ton fils.

III

Tu fust nada de Suría,
Gentils e paura d'arnes,
Umils e pura e pía
En fatz, en ditz et en pes;
Faita per tal maïstría:
Ses totz mals, mas ab totz bes.
Tan fust de doussa paría
Per que Dieus en tu se mes.
De patz, si-t plai, dona, traita.
Qu'ab to filh me sía faita

3

Tu vins au monde en Syrie,
noble mais pauvre ,
humble et pure et pieuse
en actions, en paroles et en pensées;
faite avec une telle perfection
sans nuls défauts, mais avec toutes qualités.
Tu fus tellement de douce compagnie
que Dieu, pour cela, en toi se mit.
Dame, s'il te plaît, sois médiatrice
pour que je sois dans la Paix de ton fils.

IV

Aquel que en te se fía,
Ja no-l cal autre defes,
Que sitot lo mons pería
Aquel non perria ges;
Quar als tieus precx s'umilía
L'auzismes, a cui que pes,
E-l tieus filhs non contraría
Ton voler neguna ves.
De patz, si-t plai, dona, traita,
Qu'ab to filh me sía faita

4

Celui qui en toi se fie,
n'a certes pas besoin d'autre défenseur,
car même si le monde périssait,
lui ne périrait point.
Devant tes prières s'incline
le Très Haut, à qui que ce soit que cela déplaise,
et ton fils jamais ne contrarie
ton moindre vouloir.
Dame, s'il te plaît, sois médiatrice
pour que je sois dans la Paix de ton fils.

V

David, en la prophetía
Dis, en un salme que fes,
Qu'al destre de Dieu sezía,
Del rey en la ley promes,
Una reÿna qu'avia
Vestirs de var e d'aurfres:
Tu iest elha, ses falhía;
Non o pot vedar plaides.
De patz, si-t plai, dona, traita,
Qu'ab to filh me sía faita

5

David, dans la prophétie
dit, en un psaume qu'il fit,
qu'à la droite de Dieu,
du roi par la Loi promis,
siégeait une reine
vêtue de vair et d'orfroi :
tu es celle-là, sans conteste;
nul discuteur ne peut le mettre en doute.
Dame, s'il te plaît, sois médiatrice
pour que je sois dans la Paix de ton fils

VI

Quar al latz Dieu estas, traita,
Que-m sía patz de luy faita.

6

Puisque tu es au côté de Dieu, intercède,
que pour moi la Paix avec lui soit faite.


NOTES: Le fait que P.C. soit originaire du Puy explique, en partie, la dévotion particulière à la Vierge qu'il a toujours eue. Le Puy était en effet déjà un centre marial important.
Ceux qui pensent qu'il a toujours été "bon catholique" mettent cette oeuvre en avant, parmi d'autres, à l'appui de leur hypothèse.
Ceux qui pensent qu'il aurait pu être "catharisant" se disent que, peut-être, pour lui, la Vierge représentait autre chose que pour les catholiques.
Certains, enfin, n'excluent pas que cet hymne très "orthodoxe" écrit en pleine Croisade puisse être une sorte de propagande de la cour toulousaine face aux accusations des clercs considérant comme hérétiques tous les ennemis de la Croisade.
Quoi qu'il en soit, quelle qu'ait été la motivation qui l'a inspiré, ce poème a des qualités intrinsèques qui en font une des plus belles poésies religieuses du Moyen Age.
strophe 4: "à qui que ce soit que cela déplaise" : c'est le Diable qui est ici visé.
strophe 5: inspiré du Psaume XLV : "Des filles de rois ont été parmi tes dames d'honneur; la reine est à ta droite, parée d'or d'Ophir. (...) La fille du roi est toute gloire, dans l'intérieur du palais; son vêtement est de broderies d'or.(...) Je rappellerai ton nom dans toutes les générations; c'est pourquoi les peuples te célèbreront à jamais ."
Texte souvent choisi pour figurer dans les anthologies.
Texte faisant partie des "Tròces causits" (voir Bibliographie)
 
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