Œuvres complètes bilingues de Pèire Cardenal

XL
Ben volgra, si far si pogués

(Coblas. )
- vers 1250 -
( Couplets )

I

Ben volgra, si far si pogués,
Que Dieus agues tot so qu'ieu ai,
E lo pensament e l'esmai,
Et ieu fos Dieus si con el és;
Qu'ieu li fera segon que-m fai,
E-l rendera segon c'ai prés.

1

Je voudrais bien, si cela se pouvait ,
que Dieu eût tout ce que j'ai,
et mon souci, et mon tourment,
et moi, que je fusse Dieu tel qu'il est.
Alors je le traiterais comme il me traite,
et je lui rendrais selon ce que j'ai reçu.

II

Car tut li croi e li malvai
Tenon lo miels de totz sos bés,
Aquilh l'en rendan las mercés:
Qu'ieu non o fas ni o farai;
Ni de Dieu non tenc un pogés,
Mas un' arma que li rendrai.

2

Puisque ce sont les gens ignobles et corrompus
qui détiennent la meilleure part de tous ses biens,
que ceux-là lui en rendent grâces :
car moi je ne le fais, ni ne le ferai.
De Dieu je ne tiens pas le moindre denier ,
il ne m'a donné qu'une âme, que je lui rendrai.


NOTES: Tout l'art de Cardenal en deux couplets. La liberté de ton au service de la noblesse d'âme, le vers incisif et d'une redoutable efficacité, tout concourt à faire de cette pièce un des sommets de l'oeuvre.
Lavaud date ces Coblas de 1235. Camproux les date plutôt de après 1249, lorsque P.C. allait de cour en cour à la recherche de nouveaux protecteurs. Cette dernière hypothèse semble meilleure si l'on considère la tonalité de la pièce.
Le sirventès XXXVI (Un sirventès novel vueill comensar) est dans le même esprit.
Le "pogès" de l'avant-dernier vers désigne un denier du Puy, monnaie de faible valeur.
Texte souvent choisi pour figurer dans les anthologies.
Texte faisant partie des "Tròces causits" (voir Bibliographie)

 
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